Retour sur le parcours de THOMAS FADAT : 2 ème de l’open d’été de Cannes .  Voici son vécu de sa semaine de compétition !

 

Comme chaque année avait lieu le traditionnel tournoi d’été de Cannes. Les deux opens mis en place par le club de Cannes Echecs se déroulaient lors de la dernière semaine de Juillet. Nous étions quatre joueurs du club à prendre part à l’Open B cette année : Lenny Dos Santos, Jacques Frison, Jean-Louis Jouy, et moi-même. Au total, 118 joueurs avaient fait le déplacement pour cette 29ème édition. A titre personnel, il s’agissait là pour moi de ma troisième participation consécutive à ce tournoi. Les deux dernières éditions s’étaient avérées plutôt satisfaisantes avec une cinquième place en 2015 et une quatrième place en 2016. J’abordais celle-ci avec l’ambition de terminer sur le podium, et pourquoi pas de remporter le tournoi.

Ce tournoi, outre la possibilité qu’il offre de pouvoir jouer des parties sérieuses pendant une semaine, est l’occasion de retrouver quelques vieilles connaissances originaires des quatre coins de la région, voire de la France entière. Chaque année est également propice à la rencontre de nouvelles personnes réunies autour de leur même passion pour les échecs.

Le beau temps était au rendez-vous pour le début des hostilités le lundi 24 Juillet. Je rencontre à la ronde 1 un jeune russe. Au moment de remplir ma feuille de partie je remarque que mon adversaire a indiqué, à côté de la mention « club », provenir de l’école Botvinnik. Il me semble me souvenir que Botvinnik, ancien champion du monde soviétique, a en effet ouvert une école il y a quelques décennies dont sont issus plusieurs champions du monde. La partie commence. J’aborde cette première partie avec les pièces noires. Mon jeune adversaire joue extrêmement vite ses premiers coups. Visiblement, le début joué ne lui est pas inconnu. Il fait le choix de rentrer dans une sous-ligne de mon ouverture. Plutôt surpris par son choix, j’essaie de me souvenir de la ligne que j’avais regardée pour la dernière fois il y a plus d’un an. La rapidité avec laquelle il a joué son dernier coup me laisse supposer qu’il doit avoir quelques préparations dessus. Les quelques minutes de réflexion que je prends semblent passablement énerver mon jeune adversaire. Il me regarde, puis fixe successivement la pendule, mon voisin de table, et le plafond. Il semble éprouver un intérêt soutenu pour le plafond puisque son regard s’y attarde un certain temps. La partie continue, le russe répond presque à tempo à mes coups suivants. Malheureusement pour lui, il perd très vite un pion, puis sa dame, avant de finalement se faire mater au milieu de l’échiquier au 17ème coup. La déception est clairement lisible sur son visage. Au moment de signer la feuille de partie que je lui tends, il me montre ce qui est peut-être une coutume russe des jeunes de son âge : avec un regard méchant, il attrape ma feuille qu’il transperce avec son stylo. Un joli poinçonnage certes, mais à défaut d’une vraie signature, je me serais bien contenté d’une croix. Je souris, content que la partie se soit terminée aussi rapidement avec un score favorable.

Le mardi, comme le jeudi, sont les deux jours que j’apprécie le moins dans la semaine. C’est en effet ces deux jours-là que nous sommes obligés de jouer deux parties dans la journée, une le matin, puis une autre l’après-midi, ce qui peut être assez fatiguant physiquement et mentalement. Il faut en effet faire abstraction de la partie du matin, surtout si le résultat n’était pas au rendez-vous, pour se remobiliser sur celle de l’après-midi. J’arrive ce mardi 25 juillet plutôt fatigué : j’ai mal dormi la nuit passée, en partie à cause de la chaleur. Le dopage (légal) au café n’y change rien : je me retiens de bailler au moment où les parties commencent. Je joue un jeune du club local. Je fais en sorte de le sortir rapidement de son confort théorique en lui imposant une ouverture inhabituelle pour lui. La partie tourne rapidement à mon avantage et je finis par m’imposer. Ayant terminé tôt comme la veille, je rallume mon téléphone pour voir l’heure : je dois attendre quatre heures pour jouer la partie suivante. Une éternité en somme. Je reste quelques temps  regarder les parties, dont celles des joueurs du club, avant de me décider à partir. Je reviens l’après-midi encore plus fatigué que le matin : la trop longue attente entre la partie du matin et celle de l’après-midi semble à deux doigts de m’achever.

Mon adversaire de la ronde 3 n’est autre que la grande sœur du petit russe que j’avais battu la veille. Je fais le choix, peu judicieux, de répéter la même ouverture. La sœur ne reproduit pas les mêmes erreurs. La partie demeure longtemps indécise. Je pense à un moment prendre l’avantage sur une combinaison, mais je rate un coup intermédiaire qui m’oblige à donner une qualité et à transposer dans une fin de partie perdante. Sans temps à la pendule, je décide de blitzer mon adversaire en lui mettant un maximum de pression, sur sa seule faiblesse. J’ai conscience d’avoir une partie perdante mais je décide de continuer. Ne dit-on pas que le plus dur aux échecs est de gagner une partie gagnante ? La russe enchaîne quelques imprécisions. Visiblement, la partie ne se déroule pas comme elle l’espérait : elle aurait sans doute préféré que je reste sagement allongé à attendre l’extrême onction. Le petit sourire en coin qu’elle affichait quelques coups auparavant s’efface lentement à mesure que les coups s’enchaînent. Son avantage s’amenuise jusqu’à devenir inexistant. Je décide de pousser ma position au maximum, je refuse une possibilité de nulle forcée. Les mouches ont changé d’âne. Je joue désormais pour la victoire, chose impensable une vingtaine de coup plus tôt. Malheureusement, je me trompe sur un coup qui autorise mon adversaire à obtenir le nul par perpétuel. J’ai à l’issue de la partie un sentiment mitigé : j’ai conscience d’avoir échappé au pire, mais je suis déçu de ne pas avoir arraché la victoire improbable qui me tendait les bras.

2,5/3 reste un score correct à ce moment-là, même si j’ai conscience que le demi-point pourra avoir son importance pour la suite.

Duel Jacques-Lenny

La quatrième partie a lieu le mercredi après-midi. Avec les pièces blanches je choisis très vite de sortir des sentiers battus de la théorie. L’ouverture est assez originale. Je pense prendre un avantage important à l’issue de celle-ci. Après avoir joué un coup qui semble très fort à mes yeux je regarde mon adversaire qui semble également convaincu de la chose. Il rentre dans une longue réflexion pour trouver des solutions aux problèmes de sa position. Le temps passe. Une demi-heure après il se décide à jouer. J’étais entre-temps parti regarder d’autres parties, discuter avec des amis, et me détendre à la buvette, convaincu de jouir d’une position supérieure. En retournant m’asseoir après le coup de mon adversaire, je constate qu’il a joué un coup auquel je ne m’attendais pas. Je suis surpris d’avoir manqué ce coup qui rend la position incertaine. La demi-heure passée à attendre a eu son importance ici, je vais y revenir. Quelques coups s’enchaînent, ma position est loin de me paraître aussi agréable qu’auparavant. Je me mets à hiberner comme il m’arrive souvent en partie longue. J’ai conscience que la position est en train de m’échapper, et je ne vois pas comment y remédier. Les minutes s’enchaînent et je me retrouve plus mal au temps que mon adversaire qui avait pourtant passé beaucoup de temps à réfléchir. Mon adversaire joue précis et prend un bon avantage qu’il ne lâchera pas jusqu’à la fin de la partie. A l’issue de celle-ci, qui marque ma première défaite, je discute avec mon adversaire de la position au moment où je pensais avoir joué un coup très fort. Il m’avoue qu’il était persuadé lui aussi d’être très mal. Il a joué un coup en désespoir de cause et ne comprend pas pourquoi je n’ai pas fait de prise en passant sur son coup. Je repense à la position et à ma grande honte je reconnais avoir oublié cette possibilité après avoir vagabondé pendant 30 minutes en attendant son coup. Son coup, mauvais et que j’aurais dû réfuter, s’est révélé déterminant pour renverser la position. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Cette journée se termine donc sur une note amère : avec 2,5/4 je me dis que mes rêves de podium et de victoire sont presque déjà terminés.

C’est donc avec un moral au plus bas que j’aborde la double ronde du jeudi. Je joue le matin un jeune bien moins classé que moi. Mais comme souvent dans ce tournoi, le classement ne révèle pas  le vrai niveau des joueurs d’autant plus lorsqu’ils sont jeunes. Il faut donc en faire abstraction ou l’ont peut aller au devant de grandes désillusions. La partie est égale pendant longtemps. Je pense prendre l’avantage un moment mais sans concrétiser. On transpose dans une finale de tour à priori égale. Alors que je soupirais intérieurement pensant la partie  nulle, mon adversaire, dans un excès d’optimisme, fait une erreur fatale qui me permet de l’emporter. 3,5/5 alors que la moitié du tournoi est passée.

Avant de raconter la sixième partie de l’après-midi je dois vous dire un mot sur mon adversaire. Je l’ai rencontré l’année dernière à ce même tournoi. C’est un norvégien très sympathique qui vient jouer ce tournoi avec ses enfants. Notre partie de l’année dernière est mémorable. Alors que j’étais complètement perdant contre lui, j’avais réussi à arracher le nul après des « arnaques » de l’espace (intersidéral). Cela reste à ce jour mon plus grand « vol » sur le plan échiquéen. De très loin. Un an après, je ne comprends toujours pas comment ça a pu se passer. Il m’avait d’ailleurs avoué le lendemain de cette partie n’avoir pas réussi à dormir, rejouant sans cesse la partie dans sa tête. Je ne sais pas s’il plaisantait, mais si les rôles avaient été inversés je pense pour ma part que je n’aurais pas fermé l’œil de la nuit.

Au moment de s’asseoir l’un en face de l’autre il ne fait aucun doute que cette partie était dans un coin de notre esprit. J’ai à cœur de faire une bien meilleure prestation que l’année dernière. Malheureusement je négocie très mal l’ouverture et me retrouve très vite en grandes difficultés. La tête dans les mains, je me dis que le cauchemar de l’année passée est en train de se reproduire et que je n’aurais sans doute pas la même chance cette année. Je m’accroche à ma « poubelle » de partie comme un noyé à sa bouée. J’ai la sensation d’être attaché à un poteau en face d’un peloton d’exécution. J’attends juste que mon adversaire m’achève. Un nouveau miracle se produit : mon adversaire n’arrive pas à me tuer. Je reviens petit à petit jusqu’à égaliser. Conscient de ma chance, j’ai la sensation qu’il ne pourra plus rien m’arriver sur cette partie. Même si la position est à ce moment-là égale, je suis convaincu d’être en mesure de l’emporter, quel que soit le temps qu’il faudra. Une tactique me permet rapidement de gagner un pion et de jouer une finale Roi + Cavalier contre Roi + Fou avec un pion de plus et un cavalier dominant le fou. Je finis par l’emporter. J’ai un mot à la fin de la partie pour mon adversaire qui m’aura décidément bien loupé cette année encore. 4,5/6 aux deux tiers du tournoi. Je remonte.

Je joue le lendemain le cinquième Elo du tournoi. Je m’attends donc à un match serré d’autant plus que je joue avec les noirs. Malheureusement pour lui, j’ai l’occasion de placer une préparation que j’avais en réserve depuis quelques temps et qui me permet de prendre très rapidement l’avantage. Avantage que je ne lâcherai pas jusqu’à la fin. 5,5/7

J’aborde l’avant dernière partie satisfait : j’ai réussi à me replacer dans la tête du tournoi et je retrouve les premières tables. Table 3 je joue le premier Elo du tournoi qui est à 5/7. Sur les deux premières tables il me semble que les 4 joueurs sont à 6/7. J’ai l’opportunité de me retrouver sur le podium avant la dernière ronde. Pour moi comme pour mon adversaire, une défaite signifierait la fin de toute ambition sur ce tournoi. Plusieurs mois auparavant, je l’avais rencontré lors d’un match par équipe. La partie s’était soldée par une nulle malgré un bon jeu de ma part. Je fais le choix d’éviter de jouer le même début qu’alors, pour éviter une éventuelle préparation. Je sors très rapidement de la théorie et me retrouve très vite avec une position supérieure. Mon adversaire ne réussit pas à résoudre les problèmes de sa position et je finis par l’emporter. A mes yeux ma plus belle partie du tournoi. 6,5/8 je suis troisième à la veille de la dernière ronde.

Avant de commenter cette 9ème et dernière partie, je vais revenir brièvement sur mon tournoi de l’année précédente. J’étais, à l’issue de l’avant-dernière ronde, invaincu et toujours en lice pour la victoire finale. Le leader était à ce moment-là invaincu comme moi mais bénéficiait d’un point d’avance. L’équation était simple : si ce dernier perdait, et que je l’emportais de mon côté, je revenais à égalité mais arrachais la victoire du tournoi grâce à un meilleur départage. L’improbable se produisit : mon rival perdit sa dernière partie. J’eus conscience alors, tandis que ma partie était déjà bien avancée, qu’une victoire m’offrait le tournoi. Ma position était complètement plate et égale et semblait s’acheminer inéluctablement vers une nulle, nulle qui bien sûr ne me convenait pas. Pendant ce qui m’a semblé être une éternité j’ai ainsi ramé très fort pour dégager un avantage concret dans la position. Cet avantage allait s’avérer décisif quand survint le moment fatidique. Mon adversaire met mon roi en échec avec sa tour. Deux possibilités, deux cases s’offrent à moi : si je pars à gauche, l’ennemi a la possibilité de répéter la position et d’arracher le nul. Si je pars à droite, le chemin est incertain et je ne suis pas sûr de ne pas me faire mater. Je suis donc face à un dilemme. Dilemme d’autant plus difficile que je n’ai plus de temps à la pendule et que mon adversaire joue vite pour éviter que je réfléchisse plus que les 30 secondes d’incrément alloué. Je décide alors de répéter en partant vers la gauche pour gagner 30 secondes par coup et avoir le temps de calculer ce qu’il se passerait si je partais à droite. Mon adversaire arrête la pendule pendant cette manœuvre et appelle l’arbitre pour demander le nul pour répétition de position (3ème fois). Je pensais avoir répété seulement deux fois. L’arbitre reconstitue donc la partie à côté grâce à nos feuilles de partie. Pendant ce temps-là, sans la contrainte du temps, je calcule la ligne où mon roi part à droite. Je comprends alors que mon roi survit et que je gagne le tournoi. Malheureusement, l’arbitre me signifie que la position a été répétée trois fois et qu’il s’agit donc d’un match nul. Je serre la main de mon adversaire alors que vient de s’envoler mon espoir de gagner le tournoi. Je finis finalement quatrième.

L’enjeu est également de taille en cette dernière partie de l’édition 2017. J’ai 6,5/8. Mon adversaire à la table 2 a 6/8. Les deux premiers au général se rencontrent table 1. Ils ont 7/8. Je comprends vite la situation et les trois possibilités qui se présentent. Dans la première, je remporte ma partie et aucun vainqueur ne sort du match table 1 : je termine alors 1er ex aequo avec ces deux joueurs. Deuxième possibilité : je gagne mais un des deux joueurs table 1 l’emporte : je termine seul second.

Troisième possibilité : je perds et je finis dindon de la farce. Autant dire que cette dernière option n’a rien de très réjouissant. Un sketch de Bigard me revient en mémoire, une phrase surtout , qui me rappelle cette même situation d’il y a un an: « J’me suis pas tapé deux heures d’embouteillages dans Paris pour craquer à 3 mètres du bol de sangria quand même ! ».

La partie commence. Je passe sans encombre le stade de l’ouverture. Je prends petit à petit l’ascendant jusqu’à transposer dans une finale matériellement égale mais très dur à jouer pour mon adversaire, d’autant plus qu’il n’a plus beaucoup de temps à la pendule. Je finis par l’emporter. Un joueur sort vainqueur de l’affrontement table 1 : je finis donc ce tournoi à une belle deuxième place avec 7,5/9.

La position au 38ème coup après une succession d’échange en B1. Mon adversaire abandonnera 18 coups plus tard.

Jacques termine quant à lui à 5 points, Lenny à 4 points pour sa première participation, et Jean-Louis à 3 points.

 

 

En Immersion dans un Tournoi .

2 pesnées sur “En Immersion dans un Tournoi .

  • 28 août 2017 à 16:57
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    Merci à Thomas pour ses très vivantes impressions du tournoi.
    un (tout) petit regret : j’aurais aimé connaître quelles ouvertures ont été jouées, surtout lorsqu’elles sont « originales » (ex: la 4ème partie, mercredi AM). Il nous met l’eau à la bouche.. mais sans nous désaltérer !

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  • 3 septembre 2017 à 17:48
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    Il serai intéressant que tu publies tes parties comme tu l’as fait pour la huitième.

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